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Revue de presse Un article de l'Express

 

L'Express du 06/06/2005


Lecture La guerre des méthodes
par Natacha Czerwinski

Syllabique, globale, mixte: quelle est la meilleure technique pour apprendre à lire aux enfants? Devant les lacunes que présente la majorité d'entre eux après l'école primaire, la vieille querelle resurgit. Un débat où l'idéologie prend souvent le pas sur la pédagogie



 

 

C'est l'histoire de deux bandes rivales qui se cherchent des noises. L'objet de l'empoignade? Un serpent de mer de 30 ans d'âge: les méthodes de lecture à l'école primaire. Une querelle à côté de laquelle celle des Anciens et des Modernes fait figure de dispute de cour de récréation. Doit-on utiliser la méthode syllabique, la globale ou la mixte? Quelle est celle qui permet le mieux de faire entrer les enfants dans le monde de l'écrit? En France, les instituteurs, qui bénéficient en théorie, et dans les textes, d'une totale "liberté pédagogique", n'ont pas de consignes sur le sujet. La majorité des manuels - qu'ils choisissent, aussi, librement - défendent la méthode dite "mixte", c'est-à-dire globale au départ puis, au fil des pages et des mois, syllabique, ce qu'on appelle le décodage: b + a = ba.

 

Imposer aux enfants un décodage fastidieux, pourrait les "dégoûter" de la lecture

 

Le débat, technique, est devenu presque idéologique. La machine vient d'être relancée par un amendement au projet de loi sur l'école, déposé par le député Guy Geoffroy. Il stipule que "dans le respect de leur liberté et de leur responsabilité pédagogiques, les enseignants du cours préparatoire seront encouragés à mettre en œuvre des méthodes d'apprentissage de la lecture qui ont prouvé leur efficacité". Une façon de faire pencher la balance du côté des méthodes syllabiques, sans pour autant prononcer les mots qui fâchent. A l'automne, François Fillon, alors ministre de l'Education nationale, est monté au créneau en décidant de diffuser une circulaire recommandant aussi cette méthode, mais ses propres services l'ont bloquée. François Fillon a fini, en février, par lancer une "mission d'évaluation", confiée à l'écrivain Erik Orsenna et au doyen de l'Inspection générale, Dominique Borne, afin de dresser un état des lieux des pratiques scolaires, qui est prêt.

 

La situation n'est certes pas glorieuse. Selon le ministère de l'Education nationale, environ 1 jeune sur 10 manifeste vers l'âge de 17 ans des difficultés réelles en lecture, "particulièrement graves" pour la moitié d'entre eux. A la fin de l'école primaire, à peine un tiers des élèves ont des performances prouvant une maîtrise complète des compétences en compréhension écrite et orale fixées par les programmes. 15% sont en difficulté, voire en grande difficulté.

 

Pourquoi ces piètres résultats? De plus en plus de voix s'élèvent pour dénoncer les méthodes de lecture en vogue en France. A coup de livres, de pétitions ou de conférences, instituteurs, parents d'élèves et orthophonistes, regroupés pour certains dans des associations comme Sauver les lettres, SOS-Education, Famille-école-éducation ou encore l'Observatoire indépendant des pratiques d'éducation et de formation (Oipef), expliquent que la seule bonne technique est de partir des petites unités, soit les syllabes, pour aller vers le mot. Les enfants, notamment ceux issus des milieux les plus défavorisés, auraient besoin d'une démarche structurée et mécanique pour démarrer dans la lecture. C'est la méthode dite "syllabique".

 

Travail et rigueur versus épanouissement, le match est serré

 

Les défenseurs des méthodes mixtes, soit les spécialistes en sciences de l'éducation, les chercheurs et les formateurs, estiment quant à eux que cette technique est responsable de l'ânonnement. Ils préconisent une familiarisation avec le sens, qui peut passer notamment par l'apprentissage, par cœur, de listes de mots ou de petits textes. Imposer aux enfants un décodage pur, ennuyeux et fastidieux, pourrait les "dégoûter" de la lecture. Les difficultés des élèves ne peuvent s'expliquer uniquement par un choix de méthode, ajoutent-ils: il faut prendre en compte d'autres causes d'échecs, comme le contexte sociologique, culturel et familial de l'enfant.

 

Derrière ces deux systèmes de formation se cachent deux conceptions de la relation élève-enseignant. D'un côté, pour les prosyllabiques, l'idée que le maître est là pour transmettre des connaissances. De l'autre, chez les anti, celle que l'instit doit aider l'enfant à construire lui-même son savoir. Travail et rigueur versus épanouissement et développement personnel, le match est serré.

 

Colloque "Réhabiliter l'école primaire", dans un sous-sol de l'Assemblée nationale, un après-midi de janvier. "J'hésite toujours à montrer les travaux des élèves", annonce Marc Le Bris en sortant les cahiers sous les murmures effrayés de l'assistance. Virulent pourfendeur des méthodes actuelles, auteur du pamphlet Et vos enfants ne sauront pas lire… ni compter! (Stock), ce directeur d'école en Bretagne s'est fait le héraut du retour au déchiffrage. Sur l'écran, les preuves sont accablantes: les enfants confondent "est" et "et", écrivent "fion" pour "foin", "tome" pour "pomme" et "aussitôt" devient "ausiteau". La faute aux méthodes actuelles, mixtes ou semi-globales, explique l'instituteur de cours moyen. Tentés de deviner les mots au lieu de les lire, les enfants n'en connaissent, au mieux, que le début. Le problème se poserait d'ailleurs dès la maternelle qui, notamment à travers le jeu des étiquettes (l'enfant doit reconnaître le prénom de ses camarades d'après la silhouette des mots), cuisinerait l'esprit à la sauce globale. "Arrivés en CM 2, les enfants ne savent pas lire, observe Laure, une institutrice parisienne. Un jour, j'ai écrit "la société secrète" au tableau, et des élèves m'ont demandé pourquoi j'avais écrit deux fois le mot ‘‘société''."


 

Pourtant, les instructions officielles sont claires. Les programmes de 2002 condamnent explicitement les méthodes globales, qui incitent les enfants à photographier les mots en essayant de dégager le sens du texte. Popularisées au début du XXe siècle par Ovide Decroly, un neuropsychiatre belge, celles-ci ont explosé dans les années 1970, sous l'impulsion de l'Association française pour la lecture (AFL), branche hexagonale de l'International Reading Association (IRA). "On a estimé que, pour donner leur chance aux enfants les moins favorisés, il fallait que l'apprentissage de la lecture évacue toute invitation à associer lettres et sons, responsable de l'ânonnement", analyse le linguiste Alain Bentolila. "Lire, c'est comprendre", répète-t-on à l'envi. Son corollaire - "Plus on lit vite, plus on comprend" - a donné naissance très vite à un engouement commercial pour les stages de vitesse et la lecture rapide.


L'impasse sur l'alphabet était une erreur

 

Cette révolution de pensée et de pratiques, alors présentée comme un formidable progrès social, envahit l'Education nationale. Le directeur de l'IUFM d'Antony, le plus grand centre français de formation des enseignants, n'est alors autre que Jean-Pierre Bénichou, n° 2 de l'AFL… S'opposer à cette conception de la lecture, c'est signer son appartenance au camp des réactionnaires.

 

Mais les dégâts sur les élèves se sont fait rapidement sentir. Car le hic, expliquent aujourd'hui les chercheurs, est d'être passé d'un extrême à l'autre. Avoir tout misé sur le contenu en faisant l'impasse sur l'apprentissage de l'alphabet était une erreur. "En 1995, on a fait une enquête sur 1 000 jeunes de 17 ans choisis parmi ceux qui avaient présenté des lacunes aux tests de repérage de l'illettrisme, raconte Alain Bentolila. Ils devaient lire un texte et relater ce qu'ils en avaient compris. Plus de 700 ont raconté une histoire apparemment cohérente, mais qui n'avait rien à voir avec le texte. Si on avait mené cette étude dans les années 1960, on aurait sûrement eu 70% d'ânonneurs, qui n'auraient pas mieux compris."


 

Aujourd'hui, plus personne ne se réclame des méthodes globales. Tout le monde, y compris l'AFL, est d'accord pour dire que le décodage est un passage obligé dans l'apprentissage de la lecture. Le débat relève désormais davantage d'une histoire d'équilibre: entre l'approche syllabique et l'accès au sens, où faut-il placer le curseur? Comment doser les techniques du b.a.-ba et le plaisir de la lecture? Que faut-il privilégier? "J'ai beaucoup travaillé sur les 8-11 ans, explique Martine Rémond, maître de conférences en psychologie cognitive à l'IUFM de Créteil et chercheuse associée à l'Institut national de la recherche pédagogique (INRP). Les mauvais lecteurs se représentent la lecture comme un décodage et non comme un processus d'élaboration de sens." L'utilisation, dans les classes, des méthodes mixtes, qui piochent dans les deux recettes et créent un va-et-vient entre le son et le sens, fait dire et redire aux chercheurs que la question est tranchée, et le débat, "derrière nous".

 

Loin de là, martèlent les tenants de la méthode syllabique, en pestant contre ces universitaires qui "ne sont pas sur le terrain". L'institution, disent-ils, est vendue à la pensée globale. Elle défendrait et imposerait des méthodes qui desservent les enfants. Les méthodes mixtes ne seraient qu'un cache-misère qui induisent une démarche d'apprentissage globale. Dans les IUFM et parmi les inspecteurs de l'Education nationale, la méthode syllabique est regardée comme le grand méchant loup, accusent-ils. L'utiliser, c'est s'exposer à des critiques et même à de mauvaises notations, témoignent certains enseignants. Marc Le Bris affirme qu'il a perdu des points lors de ses inspections. L'orthophoniste Colette Ouzilou (Dyslexie, une vraie-fausse épidémie, Presses de la Renaissance) a été sifflée quand elle présentait ses théories prosyllabiques devant les enseignants.

 

"Quand à Noël l'enfant ne sait pas lire, le parent complexe"

 

"Tout est dogmatique, renchérit Rachel Boutonnet, auteur du Journal d'une institutrice clandestine (Ramsay). On nous demande moins d'enseigner que de répéter des discours." Cette institutrice de 33 ans déclare qu'elle a rapidement compris qu'elle ne trouverait pas de réponses à ses questions à l'Institut universitaire de formation des maîtres (IUFM). D'ailleurs, les cours consacrés à la lecture n'ont pas excédé six heures dans l'année. "Tout ce qu'on y a appris, c'est qu'il n'est plus question d'enseigner comme à l'école de nos parents. Du coup, en sortant, j'avais des lacunes énormes de contenus, je ne savais pas par où commencer pour apprendre à lire aux enfants." Alors, elle est allée chiner dans les brocantes pour dénicher des manuels datant d'avant 1960. Elle les recouvrait de papier kraft et, pendant les interclasses, effaçait du tableau toute trace de ses méthodes. Tout cela pour éviter de se faire traiter de "fasciste" par ses collègues.

 

Car le problème dépasse celui de la lecture. Cette guerre des méthodes n'est qu'une manifestation de l'éternelle rivalité entre pédagogues, qui prétendent mettre l'enfant au cœur du système scolaire, et républicains, partisans d'une école traditionnelle. Entre les querelles de chapelles, les réticences des ministres successifs à jongler avec ces sujets sensibles et les difficultés de l'institution à se remettre en question, le débat traîne. Régulièrement sorti des cartons, il y est rapidement replacé. "L'éducation ne peut se piloter qu'à moyen terme, souligne un formateur en IUFM. Or les cabinets ont une autre durée de vie. Quand Ségolène Royal était au ministère, elle avait réuni une trentaine d'experts pour parler de ces sujets. Elle nous a dit: "Vous avez droit chacun à une idée." Elle a écouté, puis elle est partie."


 

Difficile de pointer clairement les responsabilités, estiment certains chercheurs, tant qu'il n'existe aucune analyse d'envergure sur le sujet. "On ne met pas un médicament sur le marché sans avoir fait des évaluations, souligne Denis Foucambert, docteur ès sciences de l'éducation. Il y a un manuel qui sort par an et il n'est jamais évalué à la fin du CP ni à la fin du CE 2. Un médecin généraliste est abonné à des revues scientifiques. L'enseignant standard ne sait rien de ce qui se passe dans son domaine." Une aberration, en ces temps de principe de précaution. Pourtant, parfois, l'éducation prend modèle sur la médecine: les résultats ne sont pas particulièrement encourageants. Une conférence de consensus, "L'enseignement de la lecture à l'école primaire", a été organisée à Paris en décembre 2003. Un jury de 12 personnes a statué après avoir écouté les résultats des chercheurs. Leur conclusion? "Plusieurs méthodes d'enseignement sont compatibles avec les acquis de la recherche, est-il écrit dans leur rapport. La seule méthode qu'on doive écarter est la méthode dite ‘‘idéo-visuelle'', parce qu'elle refuse le travail systématique sur la correspondance phonème-graphème dont les recherches disponibles indiquent sans ambiguïté qu'elle est indispensable à la reconnaissance des mots." En clair, tout est bon sauf les techniques purement globales (appelées également "idéo-visuelles"). De quoi satisfaire, a priori, tous les modérés. Mais ces réflexions ont difficilement franchi le seuil de la salle de réunion. "Nous avons accouché d'un texte de 85 000 signes, sur lequel nous étions tous d'accord, raconte Antoine Prost, historien de l'éducation et président du jury. Le ministère n'a pas cru bon de le diffuser." Sûrement, soupire-t-on, parce que cette conférence a été financée par le ministère de la Recherche. Mais aussi parce que certains, au sein de l'institution, ne sont pas prêts à remettre en question ce à quoi ils ont cru pendant des années.


L'enseignant joue un grand rôle

 

Pour des parents angoissés par l'ombre menaçante de l'exclusion scolaire, il y a de quoi perdre son latin. "Le parent est très stressé sur ces sujets, observe Isabelle Jalabert, de la FCPE. Il a appris à son enfant à marcher, à parler et à être propre. La lecture est le premier apprentissage qui lui échappe. Il y a une réelle compétition: quand l'enfant ne sait pas lire à Noël, le parent complexe." Alors, il se tourne vers ce qu'il connaît et le rassure. Selon une enquête de l'institut d'études Audirep menée en septembre 2004 auprès de 652 parents d'élèves, la méthode syllabique est la plus largement plébiscitée (à 55%), loin devant la méthode semi-globale (24%).

 

D'où le succès du désormais célèbre manuel Boscher, emblème des techniques syllabiques, dont Belin vend 100 000 exemplaires par an. Alors qu'il date de 1907 et qu'il n'est plus utilisé dans les écoles! Flairant le filon, les éditeurs ont également fait une place à Lire avec Léo et Léa, une méthode traditionnelle mise au point par deux orthophonistes, Michelle Sommer et Thérèse Cuche. Hier cantonnée au secteur parascolaire, son succès de bouche à oreille a parlé pour elle. En un an, l'ouvrage s'est vendu à 25 000 exemplaires. "Les enseignants disent aux parents ‘‘Nous n'avons pas à justifier nos méthodes''", raconte Marie-Carmen Dupuy, de la Peep (Fédération des parents d'élèves de l'enseignement public). "Alors, les parents vont se renseigner à gauche, à droite, au milieu, et c'est le café du Commerce. D'autant plus que tout le monde a été élève et a un avis sur la question."


 

"S'il était prouvé qu'il n'y a qu'une seule bonne méthode, ça se saurait", ironisent les éditeurs. Tout le monde s'accorde à dire que les pratiques de l'enseignant jouent un grand rôle dans les résultats de l'élève. L'expérience, la motivation et la connaissance des enfants font battre le cœur de l'instit d'un côté ou de l'autre. Imposer autoritairement une méthode, comme l'envisagent certains "syllabicards", serait suicidaire pour le ministère de l'Education nationale. "Les enseignants tiennent à leur liberté pédagogique et les éditeurs, à celle d'éditer, souligne Noëlle Simonot, de l'association Savoir Livre, qui regroupe six maisons d'édition scolaire. La dernière fois qu'il y a eu une liste d'ouvrages référencés, c'était sous Vichy." L'argument massue.

 

L'idéal serait sans doute de sortir d'un débat qui reste exclusivement binaire, où les noms d'oiseaux fusent plus vite que les boulettes de papier. Pas facile. Car faire asseoir autour d'une même table instituteurs, parents d'élèves, représentants du ministère et du monde de l'édition, chercheurs et formateurs relèverait aujourd'hui de l'exploit. "D'autant que certaines associations entretiennent les problèmes pour lesquels elles ont été créées, s'amusent les mauvaises langues, sinon elles disparaîtraient avec." Les idéologies pédagogiques sont aussi un fonds de commerce.



Post-scriptum
Une enquête internationale, menée en 2001 dans 35 pays, a mesuré les performances en lecture de 146 000 élèves achevant leur quatrième année de scolarité obligatoire. La France a obtenu un score supérieur à la moyenne, mais 12 pays, parmi lesquels la Suède, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, la Lettonie, la Hongrie, l'Italie, l'Allemagne et les Etats-Unis, ont fait mieux qu'elle. L'étude doit être reconduite en 2006
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Posté le Mardi 07 juin 2005 @ 19:16:10 par adminv

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